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Ghazaleh Tabrizi
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J'ai posté : 18 messages et j'ai : 85 dollars d'activité. Sinon, il paraît que : Golshifteh Farahani et pour finir je crédite : me, myself and I.

Ghazaleh Tabrizi
Mar 19 Mai - 22:28
You live your life, as if it's real.




Ft. N. Saphyr Vilkas.


Les mots invincible défaite semblaient accompagner Ghazaleh dans les rues de Los Angeles, la transpercer comme la pluie fine qui tombait inlassablement depuis son arrivée, être criés au milieu du vacarme urbain, être inscrits sur tous les panneaux de sponsors du défilé auquel elle avait assisté. De manière générale, Ghazaleh aimait la mode, sa brièveté et son inconstance, elle suivait volontiers les dernières créations en vogue et était abonnée à divers magazines plus ou moins indépendants sur le sujet. L’idée de fabriquer elle-même des pièces, d’acheter du tissu et de coudre ne lui avait jamais traversé l’esprit, mais elle estimait avoir un goût vestimentaire très sûr et rien ne l’énervait plus que de voir le père de ses jumeaux porter la même chemise deux jours d’affilée. Aux défilés auxquels elle était spectatrice – soit pour son plaisir, soit pour le NY Times, comme cette semaine-là à Los Angeles – elle aimait avoir un carnet sous la main et réaliser quelques croquis. Pourtant, lors du défilé du jeudi, elle ne parvint même pas à esquisser les plis d’une robe ou le tombé gracieux d’un foulard. A vrai dire, ce fut à grand peine qu’elle nota quelques observations éparses, sans consistance.

Trois jours plus tôt, Ghazaleh avait quitté New York en laissant à leur père ses jumeaux de presque deux ans. Jamais encore elle ne s’était éloignée d’eux à ce point, et bien qu’elle eût la ferme intention de revenir à leurs côtés, à Greenwich Village, il lui semblait revivre l’année de ses quinze ans, au cours de laquelle elle avait déposé à la porte d’Asa Zimmerman l’enfant qu’ils avaient conçu. Comment pourrait-elle jamais oublier cet acte, penser à ce bébé qui avait désormais près de dix-huit ans. Peut-être était-il un brillant étudiant dans un lycée, peut-être vivait-il en couple, peut-être aimait-il le football et les bières à la pression – ou au contraire le calme et les romans français, elle n’en savait rien. Ghazaleh ne savait rien de cet homme, qu’elle avait pourtant mis au monde

Depuis des années, Ghazaleh tergiversait entre deux positions. Elle savait que dix-sept ans était un laps de temps épouvantablement long, elle n’avait pas vu grandir son premier fils, elle ignorait même quel prénom il portait, elle n’avait été présente en aucune façon pour lui. Il était donc logique que leurs chemins ne se croisent jamais, que chacun vive de son côté et ignore tout de l’autre. Néanmoins, elle l’avait porté pendant neuf mois, elle était responsable au même titre qu’Asa de son arrivée au monde : n’avait-elle pas également une certaine légitimité à le voir un jour ? A lui parler ? A lui demander de quelle manière il menait sa vie ?

Ghazaleh n’avait aucune certitude sur ce qui concernait son premier fils. Ses autres enfants, les jumeaux Zalmai et Zaynab, allaient sur leurs deux ans, et elle savait qu’un jour viendrait où il lui faudrait leur annoncer ce pan de leur histoire. Ghazaleh ne pouvait pas envisager de leur mentir, serait-ce par omission, et ne jamais leur dévoiler qu’ils avaient un demi-frère. Elle avait entrepris de longues discussions à ce sujet avec son compagnon, Sullivan, et elle se souvenait de la phrase qu’il avait prononcée un soir, mais ce ne sont pas vraiment de Zalmai et de Zaynab qu’il s’agit, mais bien de toi. La naissance des jumeaux avait été un tourbillon émotionnel, elle qui n’avait jamais été vraiment mère se retrouvait en charge de deux bébés, et il lui semblait que leur frère aîné transparaissait en permanence.

Cette sensation, et l'impression de les avoir abandonnés à New York, ne cessèrent de poursuivre Ghazaleh pendant toute la durée du défilé. En tant que journaliste, elle devait par la suite interviewer un des mannequins, Nykola Saphyr Vilkas, mais elle ne s’en souvint qu’en le voyant apparaître sur la piste. Ce n’était pas la première fois que Ghazaleh avait à le rencontrer, ils s’étaient croisés et parlé plusieurs fois au cours de l'année précédente, et l’un des premiers articles que Ghazaleh avait rédigés pour le NY Times concernait la mort de la fille de Saphyr. Elle se rappelait avoir vécu cette rédaction comme l’épreuve du feu : si elle parvenait à écrire sur le deuil le plus dur et le plus injuste, celui d’un enfant, alors elle serait une vraie journaliste, digne du NYT. Qu’en avait pensé Saphyr et la mère d’Emily, elle n’en savait rien. Cet article datait de seulement quelques mois.

Après le défilé, dans la salle où Saphyr était supposé la rejoindre pour l’interview, Ghazaleh ne ressentait pas l’habituelle excitation à la perspective d’un entretien. D’ordinaire, elle aimait rencontrer des personnalités diverses, questionner, essayer de deviner ce qui se cachait derrière les paroles, prendre note d’un air professionnel, prétendre être neutre et impassible alors que des répliques cinglantes lui venaient à l’esprit. Il y avait un contrôle de soi à posséder qui ne lui déplaisait pas, un jeu de rôle dont elle aimait les biais et les contresens. Ce jour-là, cependant, elle se sentait surtout abattue. Normalement, Saphyr et elle seraient seuls pour l’entretien, des photos avaient déjà été tirées. Ghazaleh ne savait plus quelles questions elle avait prévues. Dans l’instant précis, elle souhaitait surtout parler à quelqu’un, et se sentir moins seule.
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